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Adam et Ève
La plus célèbre de toutes les révoltes contre Dieu est incontestablement celle d’Adam et Ève au Paradis terrestre. C’est une transgression majeure d’un interdit fondamental, à partir de laquelle on explique, ou plutôt on justifie, les misères de la condition humaine, en portant d’ailleurs l’accent sur la responsabilité de la femme dans cette affaire. Or, en première analyse, personne ne peut être tenu pour unique responsable d’un acte aussi exceptionnel que lourd de conséquences. En effet, lorsque Yahvé-Adonaï demande à Adam ce qu’il a fait, celui-ci répond qu’il a mangé le fruit défendu sur l’incitation d’Ève, ce qui est une façon de diminuer, sinon de rejeter sa responsabilité individuelle. C’est la fameuse phrase tant de fois répétée au cours des siècles sous les formes les plus diverses : « Ce n’est pas moi, c’est l’autre. » Or Ève agit de même en prétextant que c’est le serpent qui l’a induite au « péché ». Et quand Yahvé-Adonaï maudit le serpent, celui-ci ne répond rien. Pourquoi ? Parce que lui sait : Yahvé-Adonaï, qu’il soit créateur ou simplement démiurge, est omniscient, donc ne peut se tromper, et s’il y a eu transgression, c’est qu’il le savait et que cette transgression était voulue dès la création de l’univers et de tous les existants qu’il renferme. Le problème soulevé ici n’est pas seulement « moral », introduisant dans la conscience humaine la notion de « péché » par désobéissance ou par orgueil, il est aussi « théologique » car il met en cause la toute-puissance de la divinité des origines incapable de prévoir ce que sa « créature » allait faire de sa liberté. En outre, ce problème débouche sur une interrogation anthropologique concernant les plus anciennes racines de l’humanité ainsi que sur une réflexion géologique et astrophysicienne approfondie sur les phénomènes naturels qui ont marqué l’univers depuis le big-bang.
Tout cela est d’une extrême complexité et, si l’on s’en tient aux textes, d’une effarante ambiguïté. Bien sûr, il ne s’agit pas, au départ, de considérer Adam et Ève comme deux individus créés de toutes pièces par le démiurge, qu’il soit Prométhée, Yahvé ou toute autre divinité des panthéons les plus divers : Adam et Ève représentent une humanité primitive qui passe de l’état d’inconscience à l’état de conscience, autrement dit qui passe de l’état d’hominidé à celui d’homo sapiens. La transgression commise par Adam et Ève est donc la réminiscence du fameux « chaînon manquant » qui sépare le singe de l’homme.
Mais puisqu’il s’agit d’un mythe, ce qui ne veut aucunement dire que cela ne corresponde pas à une réalité cachée ou impossible à formuler, il convient de l’explorer dans les moindres détails. On peut d’abord admettre qu’Ève n’est pas la première femme (la première étant Lilith, créée directement par Yahvé), mais la seconde, créée par Yahvé à partir d’Adam. On doit ensuite écarter l’aspect moral de la transgression d’Adam et Ève, cette notion de péché commis par nos soi-disant premiers parents. Cette interprétation purement morale a permis aux différentes classes sacerdotales issues du message biblique d’appuyer et de justifier leur pouvoir sur les peuples de la Terre. Il est inutile d’insister ici.
Le texte de la Genèse, s’il est polyvalent dans toutes les interprétations qu’on en a données, est on ne peut plus simple dans son expression. Voici donc Adam et Ève, l’homme et la femme, dans un endroit clos, un « paradis » au sens persan de « verger ». Ils vivent de manière insouciante – et fatalement inconsciente – au milieu des arbres qui produisent en abondance tous les fruits nécessaires à leur nourriture. C’est un véritable « Âge d’Or » où les animaux et les humains vivent en bonne intelligence et parlent le même langage. Adam et Ève sont frugivores, pour ne pas dire végétariens ou même végétaliens[43]. Il n’est pas question de tuer un animal pour en manger la chair. Les fruits de la terre sont là pour subvenir à tous les besoins de l’existence. Cette notion d’un « paradis terrestre », immanente dans l’inconscient humain, perdure de génération en génération, et la psychanalyse ne s’est pas privée d’y voir la réminiscence de l’état utérin de l’existant, avant la tragédie et le « traumatisme de la naissance » si cher à Otto Rank, l’un des plus tumultueux disciples de Freud. Bref, Adam et Ève vivent au milieu de l’Éden dans un état de jouissance absolue de l’instant, dans ce que, depuis, les théologiens ont appelé la « béatitude » et que les psychologues préfèrent nommer « inconscience ».
Adam et Ève peuvent donc vivre sans rien faire en se nourrissant des fruits qui sont à leur disposition, quelle que soit la saison. Dans ce jardin édénique, le temps n’existe pas. Cependant, la voix de Yahvé-Adonaï leur fait savoir de ne pas manger du fruit d’un seul de ces arbres. Or il ne s’agit pas ici d’un interdit au sens propre du terme, mais d’un avertissement : « Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, afin de ne pas mourir » (Gen. III, 3). Il y a là une nuance qui mérite d’être soulignée, car on interprète habituellement ce qui va se passer comme une « désobéissance » à un interdit divin. C’est une révolte contre la parole de Dieu que vont accomplir Adam et Ève en suivant le conseil du tentateur, qu’il soit le serpent symbole de ruse ou de science, Satan, le révolté, Lilith, la femme serpent, ou simplement l’esprit de curiosité inhérent à tout humain. Et c’est alors que « les yeux des deux se dessillent, ils savent qu’ils sont nus » (Gen. III, 7). Qu’est-ce que cela veut dire exactement ?
Il faut d’abord prendre en compte l’ambiguïté du mot hébreu arûm qui signifie à la fois « nu », « rusé » et « astucieux », c’est-à-dire en fait, « intelligent ». À partir du moment où Adam et Ève, ayant mangé du fruit de l’arbre de la Connaissance, ont les yeux qui s’ouvrent, ils savent qu’ils sont arummîm, à la fois « astucieux » et « intelligents » mais « nus », c’est-à-dire qu’ils ont conscience de leurs faiblesses, des dangers qui les guettent et de la mort qui surviendra inexorablement. Ils ont gagné la connaissance mais perdu l’innocence, ou plutôt l’inconscience. Ils mettent immédiatement à profit leur connaissance : « Ils cousent des feuilles de figuier et se font des ceintures. » (Gen. III, 7.) À bien comprendre le mythe, c’est à la fois l’éveil de l’homo sapiens et de l’homo habilis. Un pas vient d’être franchi dans la mutation de l’espèce.
En effet, d’un point de vue anthropologique, cette anecdote n’est que la contraction mythologique de ce qui s’est passé il y a des millions d’années, quand les hominidés sont devenus des humains à part entière. Mais la transgression, qui est davantage une mutation, ne s’est pas produite par hasard. Il a fallu l’intervention d’un catalyseur, exactement comme dans une réaction chimique où un atome d’oxygène et deux atomes d’hydrogène ne peuvent devenir eau qu’en présence d’une étincelle, d’un feu, quelle que soit l’origine de celui-ci, naturelle ou divine, ou les deux à la fois. Si l’on met de côté le feu philosophal des alchimistes, fabriquant dans l’athanor la pierre philosophale à partir du mercure et du soufre, il faut bien reconnaître que cette métamorphose n’aurait jamais pu être réalisée sans le concours ou même la présence de cet élément catalyseur, autrement dit le feu symbolique apporté par Dieu lui-même ou, selon certaines traditions, dérobé illicitement aux dieux. Cela nous renvoie évidemment au mythe de Prométhée.
En l’occurrence, dans la Bible hébraïque, le catalyseur est le serpent. Sans lui, Adam et Ève n’auraient jamais mangé du fruit défendu. Peu importe que le serpent soit considéré comme une représentation de Satan ou de Lilith, cet intermédiaire existe nécessairement, et pas seulement dans la tradition hébraïque. Dans la tradition grecque, il y a certes Prométhée, mais également Tantale, dont on ne parle jamais à propos d’Adam et Ève : pourtant le mythe qui sous-tend cette légende est révélateur.
Qui est Tantale ? C’est un Titan, ou tout au moins ce qu’on appelle un demi-dieu, analogue aux archanges de la tradition judéo-chrétienne, fils de Zeus et de la nymphe Plota. Il passe, dans les récits mythologiques les plus anciens, pour être le père de Niobé et de Pélops. On en a fait un roi légendaire de Lydie, une partie de la Grèce d’Asie particulièrement riche en réminiscences archaïques. On raconte qu’il fut admis dans l’Olympe à la table des dieux, mais qu’il en profita pour y dérober le nectar de vie et l’ambroisie d’immortalité qui y étaient servis, afin de les faire goûter généreusement aux humains. La punition de Zeus fut impitoyable : Tantale fut attaché à un arbre qui produisait des fruits en abondance, sur une île située au milieu d’un lac limpide. Or, comme il avait faim et soif, chaque fois qu’il essayait d’atteindre un fruit, celui-ci se mettait hors de sa portée, et chaque fois qu’il essayait de boire les eaux du lac, celles-ci s’enfuyaient loin de lui. Cet horrible supplice était la conséquence de la révolte qu’il avait accomplie contre Zeus en offrant aux humains – généreusement mais illégalement – les élixirs qui allaient leur ouvrir l’intelligence et la connaissance de la vie et de l’immortalité. Ce mythe n’est guère différent de celui du serpent, maudit par Yahvé et condamné à ramper pour toute l’éternité. On est bien obligé de reconnaître qu’il existe une certaine similitude entre ces deux traditions, ce qui suppose qu’à l’origine, il n’y avait qu’une unique version des faits, celle-ci s’étant diversifiée au cours des temps et selon les migrations des peuples de la plus lointaine préhistoire.
Dans la Bible, comme dans la mythologie grecque, la première réaction du démiurge est de châtier le catalyseur : « Iahvé-Adonaï Élohîm dit au serpent : puisque tu as fait cela, tu es honni parmi toute bête, parmi tout vivant du champ. Tu iras sur ton abdomen et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie. Je placerai l’inimitié entre toi et entre la femme, entre ta semence et entre sa semence. Lui (en fait, il faut lire Elle), il (elle) te visera la tête et toi tu lui viseras le talon » (Gen. III, 14-15, trad. Chouraqui). Cette représentation de la femme écrasant le serpent est fort répandue dans l’iconographie chrétienne, mais elle demeure bien mystérieuse si l’on ne se réfère pas à l’image de la Vierge Marie venant en quelque sorte détruire l’œuvre satanique du serpent en donnant naissance au Christ rédempteur. Mais, comme le serpent de la Genèse, Prométhée et Tantale sont maudits et châtiés pour avoir suscité chez les existants humains le désir de dépasser la condition primitive qui leur était imposée.
Reste maintenant le châtiment imposé aux deux fautifs, Adam et Ève. Et c’est là où se marque la différence entre la tradition grecque et la Bible hébraïque. Qu’ils aient été illuminés par Prométhée ou Tantale, les humains ne se retrouvent pas condamnés pour avoir accepté le don qui leur était fait. Adam et Ève sont punis sévèrement et chassés du verger édénique : c’est d’abord la malédiction contre la femme : « Je multiplierai ta peine et ta grossesse, dans la peine tu enfanteras des fils. À ton homme, ta passion : lui te gouvernera. » (Gen. III, 16.) Puis c’est la malédiction de l’homme : « Honnie est la glèbe à cause de toi. Dans la peine, tu en mangeras tous les jours de ta vie. Elle fera germer pour toi carthame et chardon : mange l’herbe du champ. À la sueur de tes narines, tu mangeras du pain jusqu’à ton retour à la glèbe dont tu as été pris. Oui, tu es poussière, à la poussière tu retourneras. » (Gen. III, 17-19, trad. Chouraqui.)
Le mystère est ici dans son intégralité : on peut en effet se poser la question de savoir si l’humain était déjà « poussière » avant la transgression, ou s’il le devient après celle-ci. Toute réponse est arbitraire. On peut seulement supposer que l’humain n’était pas conscient de son origine « poussiéreuse » et que, maintenant, il l’apprend et la comprend, ce qui le mène au désespoir, car quoi qu’il fasse il est promis à la mort. Est-ce vraiment le résultat de la « faute » par laquelle l’hominidé primitif a subitement pris conscience qu’il était mortel ? Peut-être, mais en fait, rien n’est moins sûr. Les récentes études scientifiques entreprises sur les crânes des squelettes les plus anciens, hominidés ou homines sapientes, ont révélé que la boîte crânienne présentait une certaine fêlure qui, en quelque sorte, présupposait l’évolution du cerveau humain. Ainsi, tout était programmé d’avance. Et par qui donc ? Par Yahvé-Adonaï lui-même, en toute connaissance de cause. On en vient à se poser deux graves questions théologiques : est-ce que le créateur – ou le démiurge, la distinction est ici sans importance –, omniscient et infaillible par essence, n’a pas voulu expressément, à un moment donné de l’histoire du monde, que l’existant humain opérât cette transgression ressentie par les moralistes comme un péché d’orgueil justifiant un châtiment exemplaire ? Et si oui, dans quelle perspective, dans quel but précis aurait-il agi de cette façon ?
Si l’on reprend les termes de la Genèse, « Dieu » transmet ses pouvoirs de créateur à l’existant, à charge, pour celui-ci, de continuer cette création et de la mener à bien « dans le meilleur des mondes possibles » comme diront plus tard Leibniz et Voltaire, le premier par conviction, le second par ironie. Mais Adam et Ève, au sein du Paradis terrestre, ne sont pas encore nés. Ils se contentent de vivre une vie végétative, sans aucun souci et surtout, sans aucun problème métaphysique. Si l’on admet que le Paradis terrestre est à l’image de l’univers utérin, on comprend fort bien qu’une naissance est nécessaire pour assurer la vie de cet univers imparfait – étymologiquement « non achevé » – et son évolution vers un but que « Dieu » seul connaît. À ce compte, la transgression d’Adam et Ève est une naissance : ils vont pouvoir quitter l’univers utérin paisible, serein et rassurant qui était le leur, pour affronter un univers hostile qu’ils sont chargés de mettre en valeur. C’est ce que les psychanalystes, dans leur grande majorité, ont mis en évidence en mettant en parallèle l’ontogenèse, expérience individuelle non communicable, et l’orthogenèse, qui est le lot, ou l’apanage, de l’espèce tout entière. Il faut donc naître – avant de connaître – et assumer brutalement le changement qui se produit lorsque le nouvel existant absorbe une quantité insupportable d’oxygène qui lui brûle les poumons et le fait hurler de souffrance. On en vient à reconnaître que si Adam et Ève n’avaient pas fauté, l’évolution de l’univers – et de tous ceux qui y participent – eût été un échec.
Or l’échec d’un Dieu, quel qu’il soit, est insupportable, et absolument contre nature. Il fallait donc qu’Adam et Ève, symboles d’une humanité primitive, se fissent éjecter de l’univers utérin, donc de la divinité androgyne primordiale, pour être investis d’un pouvoir redoutable, celui de façonner la terre stérile en glèbe féconde. Avant d’aborder le problème proprement métaphysique, il faut maintenant faire référence à ce que la paléontologie nous a appris des origines de l’homme.
Quelles que soient les querelles suscitées par l’ancienneté de la présence humaine à travers le monde, il est à peu près certain que l’origine de l’humanité se situe en Afrique orientale, au bord de l’océan Indien, quelque part entre l’Éthiopie, le Mozambique et le Zimbabwé. Contrairement aux commentateurs patentés de la Bible qui, depuis des siècles, placent le jardin d’Éden en Mésopotamie ou dans les régions voisines, c’est plutôt dans cette Afrique orientale qu’il faut aller le chercher, dans une période qui peut s’étaler de quelques siècles à quelques millénaires, voire à des millions d’années. Dans cette optique, le temps n’existe pas, et s’il est chiffré (comme dans les six jours de la création), ce ne peut être que symboliquement. De toute façon, le monde, terme issu du latin mundus qui signifie « beau » n’a pas pu être réalisé en quelques heures, il est le résultat d’une « maturation » à partir d’un schéma que la divinité – quelle qu’elle soit – a tracé à un instant alpha en prévision d’un terme, un oméga, que refusent obstinément les scientifiques mais qui est la pierre angulaire de l’édifice métaphysique dont se revendiquent les fondateurs de religions et les philosophes.
Il s’agit bien entendu d’hypothèses dont les conclusions, suite à de nouvelles découvertes, peuvent toujours être remises en cause du jour au lendemain. Le scénario élaboré en 1983 par l’anthropologue Yves Coppens à partir du squelette de la désormais célèbre Lucy, doit être modulé, mais il n’en reste pas moins acquis que l’Afrique orientale est un des berceaux de l’humanité. Il n’est donc pas absurde d’y placer le Paradis terrestre. C’était certainement une région tempérée et suffisamment arrosée pour permettre une végétation abondante, favorable à l’établissement d’hominidés cueilleurs et mangeurs de fruits. Or, il y a à peu près huit millions d’années, la grande faille qui correspond aux vallées du Rift a subi une série de déformations qui ont entraîné la formation de hauts plateaux, lesquels ont constitué une barrière infranchissable aux pluies fécondantes qui provenaient de l’Ouest, c’est-à-dire du lointain océan Atlantique. Le résultat de ces mutations géologiques a été, on s’en doute, une modification climatique fort importante, bien que répartie dans le temps. Autrement dit, la sécheresse a transformé le verger primitif en savane et même en désert stérile, obligeant ainsi des populations entières à émigrer vers des régions plus accueillantes, ou tout au moins capables d’assurer un minimum de nourriture et de confort climatique.
C’est cette migration – sans doute très lente et répartie sur des millénaires – que paraît représenter symboliquement l’exclusion d’Adam et Ève du Paradis terrestre. Les études actuelles tendent à démontrer que cette migration, au moins la plus importante d’entre elles, s’est faite vers le nord, en direction de la haute vallée du Nil, région privilégiée qui a dû accueillir de nombreux existants depuis les temps les plus reculés. Mais, la surpopulation étant de plus en plus intense, des groupes humains ont continué à émigrer vers le nord, atteignant la basse vallée du Nil et se séparant à cet endroit en deux branches principales, l’une passant en Europe méditerranéenne, l’autre, allant vers l’est, et envahissant l’Asie Mineure, puis les plaines de l’Asie centrale, autrefois très irriguées et riches en mers intérieures d’eaux douces, comme en témoignent encore la Caspienne, la mer d’Aral et le lac Balkhach. Ces populations peuvent-elles avoir été de la catégorie dite de Neandertal ? Probablement, mais on n’en aura jamais la preuve. Et l’on sait que les hommes du Neandertal ont disparu vers - 30000 av. J.-C., laissant la place à l’homme de Cro-Magnon, ancêtre de l’humanité actuelle, apparue vraisemblablement à la fin du paléolithique supérieur, c’est-à-dire vers - 9000.
Il est probable que la Bible, l’une des plus anciennes mémoires de l’humanité, rende compte de façon imagée et sous une forme synthétique de ces événements tragiques qui ont imprégné la mémoire collective et nourri les fantasmes inconscients de la nature humaine. Lorsque Yahvé chasse Adam et Ève du Paradis terrestre, il établit un barrage entre eux et leur ancienne résidence, et ce barrage est décrit avec une exactitude étonnante, dont les détails méritent d’être soulignés : « Ayant chassé l’homme, il posta les Chérubins à l’orient du jardin d’Éden avec la flamme de l’épée foudroyante pour garder le chemin de l’arbre de vie. » (Gen. III, 24, traduction œcuménique dite de la T. O. B.)
Qui sont les Chérubins, en hébreu Cheroubîm, sinon des Élohîm, des êtres célestes créés avant le monde, donc des anges ou des archanges ? Or ces Cheroubîm sont des êtres « flamboyants ». Ce sont les fameux Karibu de la mythologie mésopotamienne, tant de fois représentés sur les vestiges artistiques des Assyriens, qui étaient censés garder l’entrée des palais royaux, des temples et des trônes divins. On les voyait comme des taureaux dont le souffle puissant était comparable à une flamme s’échappant de leurs naseaux. Quant à la flamme de l’épée foudroyante qui interdit aux humains de retourner dans le verger, elle est fort significative. La traduction littérale du texte hébreu serait « ainsi que la flamme de l’épée qui s’abat sur terre ». Autrement dit, c’est une « foudre » envoyée par Yahvé sur la terre, exactement comme celle envoyée par Zeus contre les humains qui transgressent ses interdits. Il est impossible, dans le cadre de cette enquête, de ne pas penser aux bouleversements géologiques qui ont eu lieu en Afrique orientale, faisant surgir une chaîne volcanique vomissant du feu et privant ce qui était le verger paradisiaque des pluies bienfaisantes qui le fécondaient. L’image biblique correspond incontestablement à une catastrophe géologique. Était-elle le résultat d’une « faute » commise par les humains ? C’est un autre problème.
Mais dans cette histoire symbolique, d’un point de vue entièrement théologique, la chose la plus terrible et la plus inquiétante est la raison pour laquelle Yahvé chasse Adam et Ève du domaine où il les avait placés et dresse cet impitoyable barrage de feu derrière eux : « Voici que l’homme est devenu comme l’un de nous par la connaissance de ce qui est bon ou mauvais. Maintenant, qu’il ne tende pas la main pour prendre aussi de l’arbre de vie, en manger et vivre à jamais » (Gen. III, 22, T. O. B.).
Il semble que la mémoire se soit figée dans la contemplation de l’arbre de la Connaissance et qu’on ait oublié la présence d’un arbre de Vie, autrement plus important, et susceptible de procurer l’immortalité à ceux qui mangeraient de ses fruits. Lorsque le démiurge établit le verger d’Éden, « il fit germer du sol tout arbre d’aspect attrayant et bon à manger, l’arbre de vie au milieu du jardin et l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais » (Gen. II, 9, T. O. B.).
Le texte est précis : maintenant l’homme, s’il étend la main vers l’arbre de Vie, est susceptible de devenir comme l’un de nous. Cela corrobore très exactement les paroles du serpent : « Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux possédant la connaissance de ce qui est bon ou mauvais » (Gen. III, 5, T. O. B.). Il faut faire très attention aux termes employés : comme des dieux, comme l’un de nous, et non pas des dieux. Cela marque le rapport hiérarchique entre le créateur et la créature, mais également la potentialité de l’existant humain à se hausser au rang des dieux, à accomplir donc le processus qui conduit à l’apothéose, au sens grec du mot, comme dans le cas d’Hêraklès admis au rang des dieux olympiens. Mais l’apothéose d’Hêraklès n’est devenue effective que parce que celui-ci a œuvré toute sa vie en tant que superman et qu’au terme de son existence, il a bien mérité de franchir le pas vers l’immortalité divine. Il l’a gagnée par ses œuvres, thème théologique qu’on retrouvera plus tard en débat chez saint Augustin et chez les réformateurs du XVIe siècle. Adam et Ève (avec tout ce qu’ils représentent d’humanité) ont-ils accompli les œuvres pour lesquelles ils avaient été créés ?
La réponse est « non ». Autrement, il faudrait tenir Yahvé-Adonaï, ou plutôt les mystérieux Élohîm, comme des entités divines équivalentes aux dieux babyloniens ou grecs. D’après tous les récits mythologiques, ceux qu’on appelle les « dieux » bien que soumis eux-mêmes à cette force inexorable qu’est le destin, sont détenteurs d’immortalité et ne veulent absolument pas la partager avec les humains qui sont directement ou indirectement leurs créatures et par conséquent leurs obligés, leurs sujets, pour ne pas dire leurs thuriféraires. C’est pourquoi, si l’on en croit l’épopée babylonienne de Gilgamesh, les dieux font perdre au héros la fleur d’immortalité qu’il avait réussi à cueillir après de longues et pénibles épreuves. C’est pourquoi le Zeus des Grecs s’acharne contre Prométhée, contre Tantale et, plus tard, contre des humains comme Oreste ou Œdipe. Les dieux sont jaloux de leurs prérogatives, de leurs « avantages » et du culte obligé qu’on leur rend. Ils ne tolèrent pas que de fragiles existants humains se hissent jusqu’à leur domaine et qu’ils puissent un jour prendre leur place, comme c’est le cas dans un récit célèbre de Pierre Chamisso, L’Homme qui perdit son ombre, nourri de traditions populaires assez anciennes, où l’ombre d’un homme se met à vivre une vie autonome et néantise complètement celui qui lui a donné l’existence. Est-ce que le « cruel dieu des juifs » serait un de ces tyrans tout-puissants, insensibles aux malheurs des humbles, fiers de leur égoïsme monstrueux, tant de fois dénoncés par les écrivains et les philosophes ?
Nous sommes certes bien loin du « dieu d’amour » prêché par Jésus-Christ. Mais le texte hébraïque est là, implacable dans sa rigueur et, disons-le, dans sa terrible injustice. Pourtant, il convient de le commenter en le nuançant. C’est un texte qui, malgré ses remaniements successifs, remonte à la nuit des temps et se fait l’écho d’un événement réel, même si celui-ci est quelque peu perdu dans une brume épaisse, un événement qui n’est pas forcément limité dans le temps, mais au contraire étalé pendant des siècles, des millénaires, et probablement des millions d’années.
En fait, si l’on comprend bien ces versets de la Genèse, la réaction de Yahvé-Adonaï n’a rien d’une condamnation de l’espèce humaine. Il agit envers Adam et Ève comme un père qui désapprouve l’action de ses enfants mais se garde bien de les foudroyer (pensons à la parabole évangélique de l’enfant prodigue). Au contraire, il a même pitié d’eux puisque, pour déculpabiliser leur « nudité » (ou leur « ouverture d’esprit », comme on voudra), il leur confectionne « des tuniques de peau dont il les revêtit » (Gen. III, 21). C’est un geste de protection et de sollicitude. C’est une sorte de prélude à la rédemption promise. Néanmoins, Yahvé chasse Adam et Ève du séjour qui leur était destiné. La question se pose : pourquoi ?
La réponse est théologique et non pas morale. Pendant des siècles, on a considéré le drame de l’arbre de la Connaissance comme le résultat de l’orgueil humain, et on a étendu le châtiment de cette « faute » primordiale sur l’ensemble de l’humanité, considérée comme affaiblie par un « péché originel ». Pourtant, à travers l’analyse rigoureuse des textes, rien, absolument rien, ne vient étayer cette culpabilisation collective dans tout l’Ancien Testament. Celui-ci ignore tout de la responsabilité collective des humains proclamés, d’ailleurs très arbitrairement, nos « premiers parents ».
En fait, c’est au début de l’ère chrétienne que se dessinent les contours de cette culpabilité collective. Le véritable créateur du « péché originel » n’est ni plus ni moins que saint Augustin, évêque d’Hippone au IVe siècle, relayé par de nombreux théologiens masochistes puis par Calvin, le réformateur du XVIe siècle, et Jansénius, le promoteur des doctrines qui portent son nom au sein même du catholicisme. Il faut comprendre saint Augustin dont la jeunesse avait été plutôt tumultueuse, pour ne pas dire perverse : ancien manichéen et même ancien participant d’orgies gnostiques – qu’il dénoncera ensuite avec la plus grande virulence – il était hanté par l’idée que l’existant humain, pourtant créé à l’image de Dieu, était devenu d’une extrême faiblesse depuis la transgression de l’arbre de la Connaissance, et que dans cet état, il pouvait tomber dans les pires turpitudes s’il n’obtenait pas le secours de Dieu, autrement dit la grâce. Pire, il soutenait – ce que feront ensuite Calvin et les jansénistes – que Dieu pouvait refuser cette grâce salvatrice à tous ceux qui lui déplaisaient, même à des justes. C’était revenir non seulement au concept du Yahvé jaloux et vindicatif de l’Ancien Testament, mais surtout à celui des dieux grecs s’acharnant contre de malheureuses créatures.
C’est pour contrer ce pessimisme farouche de l’évêque d’Hippone – un Berbère, on l’oublie trop souvent – que le moine breton Pélage, son contemporain, se mit à prêcher dans un sens tout à fait opposé, instaurant dans l’Église romaine une contestation théologique qui ne s’est jamais apaisée. En fait, la thèse de Pélage, qu’on appelle le pélagianisme, consistait essentiellement à nier la transmission du péché originel et à affirmer que l’existant humain, créé libre par Dieu, était, grâce à son libre arbitre absolu, capable de se sauver ou de se damner sans intervention de la divinité ou de l’ennemi, c’est-à-dire Satan. La querelle s’est étendue dans tout le monde chrétien mais, bien que rejeté et combattu, le pélagianisme n’a jamais été considéré comme une hérésie. Finalement, c’est la position de saint Augustin qui a pris le dessus, en particulier au moment de la Réforme, faisant du christianisme une religion tout entière bâtie sur la notion de « culpabilité » ce qui ne semble pas, à la lecture attentive des Évangiles, conforme à l’enseignement de Jésus.
Dans la tradition chrétienne, tous les malheurs de l’humanité ont ainsi leur source unique dans la transgression commise par Ève, puis par Adam, qui a rendu nécessaire l’incarnation du Christ, fils de Dieu, et son sacrifice pour effacer le péché originel. Bien entendu, cette tradition en a profité pour salir Ève, coupable d’avoir entraîné Adam dans la déchéance, et pour sublimer Marie, la mère de Jésus, nouvelle Ève, certes, mais toujours vierge et intacte de toute souillure. Pourtant, en relisant la Genèse sans parti pris, on s’aperçoit qu’Ève n’est pas maudite par Yahvé : elle est seulement condamnée à « enfanter dans la douleur ». Et il ne faut pas oublier qu’Ève a eu deux noms successifs : elle a été d’abord Isha, « femme » (féminin de Ish, « homme ») au moment de sa création de la côte d’Adam (Gen. II, 23) ; après la transgression, elle a été nommée par Adam lui-même Havah, c’est-à-dire « vivante ». Et le texte ajoute : « Oui, elle est la mère de tout vivant » (Gen. III, 20). C’est un détail qui a son importance et qui, malgré les circonstances, restitue à Ève toute sa dignité de femme.
Il y a mieux. Dans le récit biblique, après avoir décrit la création de l’univers, de la Terre et des existants qu’il y place, le mystérieux Élohîm constate (II, 5) : « et de glébeux, point, pour servir la glèbe ». C’est alors que le démiurge « forme le glébeux – Adam, poussière de la glèbe – Adama. Il insuffle dans ses narines une haleine de vie : et c’est le glébeux, être vivant » (II, 7). Puis, plus loin, « Élohîm prend le glébeux et le pose au Jardin d’Éden, pour le servir et pour le garder » (II, 15). Enfin, lors de l’expulsion d’Adam et Ève, « Élohîm le renvoie du Jardin d’Éden pour servir la glèbe dont il fut pris » (III, 23, trad. Chouraqui). Tout cela conduit Jacques Duquesne à cette étonnante réflexion : « Adam et les siens, après l’expulsion du Jardin d’Éden, ne se résignent pas, ne s’abandonnent pas au désespoir. Ils passent à l’action pour dominer la terre[44]. » Et de citer une phrase du philosophe Élie Wiesel : « Adam diffère de la plupart des figures mythologiques. Vaincu par Dieu […], il eut le courage de se redresser, et de recommencer[45]. » On ne peut que le reconnaître : on est ici assez proche du mythe de Sisyphe. Mais qu’est-ce que tout cela veut dire ?
Il faut reprendre les moindres détails. Certes, il y a de la part d’Élohîm une certaine irritation : « Le sol sera maudit à cause de toi. C’est dans la peine que tu t’en nourriras tous les jours de ta vie, il fera germer pour toi l’épine et le chardon et tu mangeras l’herbe des champs. À la sueur de ton visage tu mangeras du pain jusqu’à ce que tu retournes au sol car c’est de lui que tu as été pris » (Gen. III, 17-19, T. O. B.[46]). Mais n’est-ce pas là la destinée de tout existant humain ? À moins qu’il ne faille pas s’arrêter aux seuls personnages symboliques d’Adam et Ève, situés à l’aube des temps : en effet, « on peut comprendre qu’il ne s’agit pas là de l’homme des premiers temps, ni de l’homme d’aujourd’hui ; il s’agit de l’homme tel qu’il est appelé à être dans l’avenir. Il est appelé à être Dieu[47] ». Cette affirmation peut paraître choquante, mais elle a le mérite de poser le problème de la finalité de l’existant humain dans un ensemble universel tant sociologique, psychologique, économique que théologique, et non pas dans l’espace restreint d’un contexte religieux ou mythologique.
S’il est exact que l’existant humain, à l’image d’Élohîm, répétons-le, et doué de liberté, a été créé pour devenir « dieu » cette conception n’a rien de sacrilège mais elle privilégie au contraire l’amour infini du « Père » dont parle sans arrêt Jésus-Christ à l’égard de ses créatures : Dieu a créé les humains pour qu’ils soient comme lui. Mais seulement au bout d’une longue expérience, d’une longue maturation qui a été en somme court-circuitée par l’intervention du « tentateur » quel qu’il soit. On pense à la « Voie sèche » des alchimistes, plus rapide mais beaucoup plus dangereuse que la « Voie humide » ou « Voie longue ». On en vient ainsi à poser le postulat suivant : Dieu n’est pas, il devient. Il en est donc de même pour l’existant humain, créé à l’image de Dieu : il n’est pas encore, mais il devient.
Pour devenir, il faut quitter un certain état pour en acquérir un autre. La « métamorphose » est nécessaire. C’est une loi de la logique la plus implacable. Cette constatation nous emmène fort loin dans la spéculation théologique que sous-tend le texte de la Genèse. Si l’on comprend bien le texte biblique, Adam et Ève – c’est-à-dire l’humanité qu’ils représentent – se trouvaient dans le jardin d’Éden en un état proche de la « dormition », en une sorte de vie végétative béate. En fait, ils ne servaient à rien, se contentant de survivre en mangeant tous les fruits (sauf un) qui étaient à leur disposition. Était-ce donc ce qu’avait prévu le Créateur ? Il ne semble pas. La création n’aurait aucun sens s’il ne se passait rien. Le texte de la Genèse est formel : Yahvé crée l’univers et les existants en six jours. Le septième jour, il « se repose » comme s’il était épuisé par sa création, ce qui est tout à fait contradictoire avec le concept d’un Dieu créateur doué d’une énergie infinie. Ce septième jour, sous la forme du shabbat juif ou du dimanche chrétien, où il ne faut rien faire sinon honorer Dieu, est la pire des aberrations nées de cerveaux humains, mais il faut bien avouer que les classes sacerdotales de toutes les religions, connues ou inconnues, s’en sont bien servi pour réduire leurs fidèles à l’obéissance aveugle et à l’esclavage intellectuel, social, moral et finalement économique.
Pourquoi n’a-t-on jamais mis en avant que le mystérieux Élohîm de la Bible avait créé l’existant humain pour lui confier la mission de continuer son œuvre de création ? C’est pourtant la raison pour laquelle Yahvé-Adonaï se retire du jeu le septième jour. Il a tout donné à l’existant humain, liberté, discernement, intelligence, et surtout, puisque les humains sont à son image, tout pouvoir sur les éléments, sur la nature, sur les végétaux, sur les animaux et, en dernière analyse, sur la destinée de l’univers. C’est dans la Genèse, incontestablement, qu’on trouvera l’origine de cette conception quelque peu décriée de nos jours, parce que suspecte d’ésotérisme, qu’on appelle l’entropie. C’est à l’existant humain de continuer la création divine et de la mener à son terme, qui constitue évidemment un mystère, puisque cette finalité, notion rejetée par tous les scientifiques, échappe, du moins jusqu’à présent, à notre entendement.
On en vient fatalement à une conclusion (provisoire) que la faute – et non pas le péché – commise par Adam et Ève était programmée et voulue par Dieu lui-même qui, omniscient et omnipotent, aurait pu l’empêcher au dernier moment. Il fallait que ce fût ainsi. Il fallait que l’humanité primitive se révoltât contre le « Père », la psychanalyse ayant bien mis en évidence que tout existant doit tuer son père pour évoluer. Adam et Ève ne vivaient pas vraiment dans le jardin d’Éden, ils y rêvaient alors que leur mission était de féconder la terre, la « glèbe » dont ils avaient été tirés : « Le seigneur Dieu l’expulsa du Jardin d’Éden pour cultiver le sol d’où il avait été pris » (Gen. III, 23, T. O. B.). Tout est dit dans ce verset. Et c’est le plan divin qui se met ainsi en action.
Tout a été faussé depuis une vingtaine de siècles de christianisme, ancienne secte du judaïsme, condamnée par Rome pour sédition contre l’Empire, rejetée par les juifs eux-mêmes, qui ne voyaient l’avenir – un avenir plutôt raciste, il faut bien le reconnaître – que par la reconstitution d’un royaume terrestre. Mais c’est une secte qui a réussi à s’imposer, malgré les pires persécutions et les pires incompréhensions, sur une partie non négligeable de la planète. Son universalité incontestable a provoqué bien des abus d’interprétation de la part de ceux qui se prétendaient – et se prétendent toujours – les héritiers des temps évangéliques. Il est indispensable, si l’on veut retrouver l’authenticité du message, de revenir aux sources les plus anciennes[48]. Certes, les desseins de Dieu sont impénétrables, a-t-on coutume de répéter. Mais la lecture attentive et consciencieuse de la Genèse ne permet aucun doute.
Si la faute d’Adam et Ève n’était pas programmée de toute éternité par le Créateur, quel qu’il soit, et quelque nom qu’on lui attribue, sa toute-puissance serait une imposture, et la création elle-même serait une absurdité inventée, un jour de mélancolie, par les existants humains jetés par hasard dans un univers incompréhensible.